Voici l'article paru dans la rubrique DÉBATS de
La Libre Belgique du 18 janvier 2007 en page 27
sous la signature du
Dr Roberto CHANTRE, expert en éducation
Chronique d'un désastre annoncé
Les bassins scolaires et son idéologie égalitariste visent à diminuer la compétition entre les établissements. Or, une saine compétition tire vers le haut, par émulation ou nécessité.
L'enseignement secondaire de la Communauté française de Belgique est à la fois l'un des plus coûteux de l'OCDE, et l'un de ceux dont les résultats sont les plus mauvais en terme d'acquisition, par les enfants, des savoirs fondamentaux (calcul, orthographe, sciences, etc.). Ce constat effrayant devrait conduire des élites responsables à remettre en cause les principes de l'enseignement en Communauté française pour s'inspirer d'autres systèmes d'enseignement, dont les résultats sont meilleurs que les nôtres. D'autant qu'il ne faut pas chercher loin : le même classement PISA délivre tous les deux ans un brillant bulletin à l'enseignement secondaire en Communauté flamande ! Or, la différence essentielle entre les systèmes de nos deux communautés est fort simple : le rénové. Constatant les résultats désastreux du rénové, les Flamands, plus pragmatiques, ont vite fait d'en revenir de fait au système d'enseignement traditionnel. Plus marqués par l'idéologie égalitariste, et influencés par le malheureux exemple français, les politiques de la Communauté française ne cessent même d'approfondir les principes de notre type d'enseignement, alors même que les résultats en sont catastrophiques. Clairement, les dernières mesures de la ministre Arena, et surtout la notion de "bassin scolaire", ne feront qu'aggraver un peu plus la situation, pour le plus grand malheur des enfants et des contribuables francophones.
Les bassins scolaires sont une version édulcorée de la carte scolaire, d'application en France. Cette dernière oblige les parents qui inscrivent leurs enfants à l'école publique à le faire dans l'école de leur unité géographique. Obligation... sauf exception. Comme nombre de mesures réglementaires, celle-ci est liée à son cortège d'exceptions et de contournements, plus ou moins légaux. À tel point que l'exception est devenue la règle : selon une étude publiée dans la revue "Éducation et formation" en juin 2005, un tiers des Français contourneraient eux-mêmes la catégorie professionnelle la plus rompue à ces pratiques qui n'ont rien d'exceptionnel.
Une mesure qui se voulait porteuse de mixité sociale et d'égalité a finalement produit exactement l'inverse du résultat escompté et les principales victimes en sont, comme souvent, ceux qui étaient censés bénéficier du nouveau système : les plus pauvres. Certains collèges de banlieue sont devenus des ghettos pour catégories défavorisées, entretenus par un cercle vicieux puisque les mauvaises écoles ont déprécié la valeur immobilière de leur quartier. Inversement, d'autres écoles publiques "d'élite", comme le lycée Henri IV, drainent essentiellement des enfants dont les parents sont cadres supérieurs ou exercent des professions libérales. Une partie d'entre eux louent d'ailleurs des chambres de bonne dans le quartier pour permettre l'inscription de leurs enfants, faisant ainsi la fortune de quelques rentiers. Les critères d'accès à une école publique étant géographiques, les bonnes écoles peuvent faire grimper les prix de l'immobilier de leur quartier. Les politiques autoritaires ont toujours des effets pervers.
La Communauté française s'apprêterait donc à suivre la même voie en établissant des bassins scolaires (LLB des 24 et 27.11.2006) au moment où des voix s'élèvent - jusque dans le camp socialiste ! - pour en remettre en cause le principe, en France. Ces bassins ne constituent pas un système aussi rigide et aveugle que la carte scolaire à la française, mais représentent néanmoins une atteinte à la liberté de choix des parents d'élèves et visent à diminuer la compétition entre les établissements.
La compétition est pourtant saine, elle permet de tirer vers le haut soit par émulation, soit par nécessité, pour ne pas être dépassé par les concurrents. Récemment, je me faisais l'avocat d'une mesure qui permet de laisser davantage de liberté et de compétition sans coûter davantage à la société ni exclure les plus démunis (le chèque scolaire, LLB du 13.10.2006).
Lorsque la compétition est freinée par les réglementations publiques, la qualité de l'enseignement finit par devenir le privilège d'une minorité, souvent fortunée ou rompue aux arcanes administratifs. La rigidité géographique imposée diminuera, à moyen terme, l'hétérogénéité sociale que l'on veut promouvoir. La compétition n'engendre pas un monde parfait, mais ses effets pervers sont infiniment moindres que ceux des politiques autoritaires comme les bassins scolaires, qui conduiront immanquablement à un nouvel effondrement du niveau des écoles en Communauté française. Ne pouvant faire que toutes les écoles soient d'excellence, eh bien on fera que plus aucune ne le soit !
D'aucuns pensent que les solutions aux problèmes sociétaux - dont l'école - résident dans davantage de planisme, davantage de gestion centralisée. Plus rares sont ceux qui remettent en cause la centralisation et l'homogénéisation des programmes scolaires de notre système. On reste confondu par la démission philosophique et morale des responsables de l'enseignement (de moins en moins) libre...
Il n'y a pas de droit d'auteur sur les bonnes idées. Il semble pourtant que nos responsables gouvernementaux ont peur de plagier ceux qui les mettent en œuvre. Est-on condamné à répéter les mêmes erreurs qu'ailleurs ? Est-il si difficile de mettre en œuvre ce qui a déjà fait avec succès à l'étranger ? L'idéologie est-elle plus importante que l'intérêt des enfants et le droit à la liberté des parents ?
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